Un personnage pittoresque
chronique du temps passé n° 13
parue dans BM de janvier 2026, extraite de mon premier livre histoires de Grandvillers (21-10-2001)
J’ai bien connu Adrien THOUVENOT, pourtant je ne l’ai jamais rencontré mais on m’en a tant parlé !
Dès mon arrivée au village, en 1983, de nombreux anciens m’ont conté les aventures et truculences de ce personnage haut en couleur surnommé par tous « Couch tu », il faut dire que j’avais racheté la maison où il avait longtemps vécu quelques dizaines d’années auparavant, et que tous en gardait un souvenir bien vivant. J’ai également eu l’occasion, par le plus grand des hasards, de faire la connaissance de son petit-neveu dont le père a eu la bonne idée d’écrire ses souvenirs d’enfance concernant l’ oncle de Grandvillers.
Il avait inévitablement marqué les esprits, Couch tu..
Adrien THOUVENOT était né le 13 octobre 1896 à Grandvillers, c’était un homme grand et maigre, baroudeur né, qui avait fait la guerre de 14 (pour venger son frère Emile blessé), puis avait été gendarme, avait participé aux conflits en Indochine, au Tonkin, et avait traqué le bandit Spada en Corse… Il sera remobilisé en 39-45 mais ce sera surtout l’occasion de fêter les retrouvailles avec ses copains gendarmes dans un bistrot qui sera dévalisé le soir de leur beuverie sans qu’aucun n’entende les voleurs, ils prendront tous un sacré savon !
Son surnom venait d’une expression qu’il lançait fréquemment à sa femme Germaine, une « costaude » qui avait un gabarit double de son mari, pour lui dire de se taire ou de lui foutre la paix.
Adrien n’était pas fainéant, il partait à l’aurore avec son fils Robert, faucher un champ à la « Berbie », le père devant, le fils derrière fauchaient un sillon droit comme tracé au au cordeau, la « chopotte » les attendait au frais dans un trou au bout du champ.
Il fabriquait également des sabots (des courtes-gueules) qu’il allait vendre au marché d’Epinal à pied en tirant une charrette à bras, il était un expert en champignons que sa femme triaient, les chers d’un côté, les pas chers de l’autre et toujours la tête en bas et la queue en l’air… parce que cela permettait de mettre un peu d’eau dans les lamelles pour qu’ils soient un peu plus lourds !
La caractéristique essentielle de Couch’tu était qu’il aimait bien le vin… Son neveu raconte comment, séjournant chez eux, les verres défilant les uns après les autres, il avait vu son oncle rajouter un litre d’eau dans la bonde. Lorsque le vin devenait trop clair, il levait alors son verre en disant : je vois déjà le ciel dans mon verre… qu’il est beau et rose !
Un jour de retour de Fremifontaine, alors qu’il avait encore beaucoup bu et qu’il peinait à avancer, il se baissa, prit une de ses chaussures et l’envoya une dizaine de mètres en avant dans la direction de Grandvillers, « Bon, maintenant, y a plus qu’ à aller l’chercher ! » et il fit ainsi tout le trajet du retour.
A la mort de sa belle-sœur en 1960, il se rend aux obsèques avec le traditionnel bouquet du jardin. L’autobus arrive à Nancy à 9 heures. « On n’arrive pas chez les gens le matin à 9 heures… En attendant allons boire un p’tit godot pour le repos de l’âme de ma belle-sœur… Patron, un autre godot… On ne marche pas sur une jambe… Mon pauv frangin, le v’la seul à présent… Patron, encore un godot à sa santé… Il en aura besoin… »Il a du arriver à la maison à 11 heures avec quelques herbes séchées et pitoyables dans les mains, il paraît qu’il a pris une sacré engueulade de son frère, ce jour-là !
Pour Couch’tu, tous les moyens sont bons pour gagner quelques sous parce que, comme Germaine, il tient beaucoup à sa « Goyotte », d’ailleurs le Dimanche, il se rend toujours à la messe très en retard de façon à échapper à la quête !
Plusieurs fois par mois, il allait à Bruyères aider un grossiste en fruits et légumes, parfois même il accompagnait le chauffeur jusqu’en Espagne.
Il revenait à la maison avec les fruits un peu trop mûrs pour la vente que sa femme transformait aussitôt en confitures maison. De même il ramenait parfois un sac d’ail invendu, légèrement pourri puis il triait les gousses belles et saines et retirait les médiocres, tout était ensuite revendu au marché….
Après la guerre, c’est un défilé de camions qui transportent tuiles et matériaux de Grandvillers vers les villes et villages à reconstruire. Couch’tu va creuser des nids de poule sur la route, ainsi en passant dans ces ornières les camions perdent un peu de leur contenu sur la chaussée qu’ Adrien récupère pour construire un appentis à côté de sa maison. L’ouvrage, que j’ai eu tout le loisirs d’observer, témoignait bien, par ses rares parties de rectitude, des rares moments où il était à jeun….
En 1954, on enterre sa mère, la « Meulotte » à Chavelot. Pour voir la mise en terre de la grand-mère, son neveu s’est mis sur le tas de terre enlevé par les fossoyeurs et il voit une boule brun foncé, grosse comme deux poings réunis et par curiosité, il veut la ramasser. Aussitôt surgit Couch-tu, son oncle : « Cré vingt Dieu… Touches pas à ça… C’est le crâne de ton grand-père enterré en 1925 » et d’un coup de pied, il enfonce le crâne du papy dans la terre !
De nombreuse autres histoires et anecdotes sont ainsi rapportées mais il me manque la place pour toutes vous les raconter… Adrien THOUVENOT a disparu du paysage Grandvillois dans les années soixante, personne ne sait ce qu’il est devenu, pas même sa famille ! Sa maison a été vendue à un autre gendarme Mr A. ELBAZ en 1966, puis en 1983 à un certain médecin…..
Je dédie cette chronique de 2001 (issue de mon premier livre) à mon ami Jean-Pierre THOUVENOT, historien, conférencier et conteur vosgien décédé récemment et petit-neveu d’Adrien avec mes remerciements ainsi qu’ à son père pour leurs écrits et récits que j’ai grandement reproduits.
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